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Juste pour me rappeler à moi-même que je n’étais pas un membre de la populace, je faisais de temps à autre une incursion à la Compagnie Polo, afin de m’abandonner avec délices à ses riches arômes, son ambiance prospère et son industrieuse activité. Lors d’une de ces visites, ayant trouvé sur la table de notre chef comptable Isidoro un objet ressemblant à une brique, mais d’un rouge plus brillant et d’un poids plus faible, au toucher doux et vaguement humide, je lui demandai de quoi il s’agissait.
— Par ma foi ! s’exclama-t-il à nouveau, frappant sa tête grise. Ne reconnais-tu pas là le fondement même de la fortune de ta famille ? Elle s’est bâtie sur ces briques de safran.
— Oh, fis-je avec respect en regardant la brique. Et qu’est-ce donc que ce safran ?
— Pardi ! Tu en as mangé, senti et porté durant toute ta vie ! Le safran est ce qui donne ce goût bien particulier et cette couleur jaune au riz, à la polenta et aux pâtes. Ce qui confère aux tissus cette teinte orangée et qui donne aux baumes et aux pommades des femmes leur fragrance préférée. Les médecins en incorporent également dans leurs médicaments ; dans quel but, j’avoue que je l’ignore.
— Oh, redis-je, avec un respect quelque peu diminué pour un produit d’usage aussi quotidien. Est-ce là tout ?
— Tout ! laissa-t-il échapper, pantois. Ecoute-moi bien, marcolfo. (Il ne s’agissait pas là d’un affectueux jeu de mots sur mon prénom : cette expression s’adresse à tout garçon qui fait preuve d’une stupidité excessive.) Le safran possède une histoire plus ancienne et plus noble que l’histoire même de Venise. Longtemps avant que notre cité vît le jour, il était utilisé par les Grecs et les Romains pour parfumer leurs bains. Ils en éparpillaient sur le sol pour embaumer les pièces. Lorsque l’empereur Néron fit son entrée à Rome, les rues de la ville entière, parsemées de safran, étaient imprégnées de son parfum.
— Dans ce cas, dis-je, s’il a toujours été aussi facile de s’en procurer. ...
— C’était sans doute le cas à cette époque, coupa Isidoro, lorsque les esclaves, nombreux, ne coûtaient pas un sou. Aujourd’hui, les choses ont bien changé. C’est devenu un produit rare et de valeur élevée. Cette brique que tu vois ici vaut autant qu’un lingot d’or de poids presque égal.
— Vraiment ? dis-je, un brin incrédule cependant. Mais... pourquoi diable ?
— Parce que cette brique est le fruit du travail d’un grand nombre de mains, sur une vaste surface de terrain, et qu’elle provient d’une infinie multitude de fleurs.
— De fleurs !
Maître Doro soupira et m’expliqua patiemment :
— Il existe une fleur pourpre nommée crocus. Lorsqu’elle s’épanouit, il surgit de cette fleur trois délicates étamines de couleur jaune orangé, que les mains humaines prélèvent avec un luxe de précautions. Lorsque quelques millions de ces fines et presque impalpables tiges ont été collectées, elles sont mises à sécher pour donner de la poudre de safran ou sont ce que l’on appelle « transpirées » et compactées pour former des briques telles que celle-ci. La terre arable ne doit être dévolue qu’à cette seule culture, et le crocus ne fleurit qu’une fois l’an. Sa saison de floraison est brève, un grand nombre de ramasseurs doivent opérer en même temps et agir très vite. J’ignore quelle surface il faut, et combien de mains sont nécessaires pour produire une simple brique comme celle-ci, mais tu dois comprendre, maintenant, d’où provient son extravagante valeur.
J’étais convaincu, en effet.
— Et où l’achetons-nous, ce safran ?
— Nous ne l’achetons pas. Nous le faisons pousser.
Il posa sur la table à côté de la brique un autre objet, lequel ressemblait pour moi à une gousse d’ail ordinaire.
— Ceci est un bulbe de crocus. La Compagnie Polo les plante et récolte la poudre de ses fleurs.
J’étais stupéfait.
— Pas à Venise, pour sûr !
— Bien sûr que non. Sur la terre ferme, au sud-ouest. Je te l’ai dit, il faut énormément de terrain.
— Je ne savais rien de tout cela, reconnus-je.
Il rit.
— Je suis prêt à parier que la moitié de Venise ignore que le lait et les œufs de leurs repas quotidiens sont extraits d’animaux, et que ces animaux sont élevés en terrain sec. Nous autres, les Vénitiens, avons tendance à ne prêter que peu d’attention à tout ce qui n’est pas notre lagune, la mer ou l’océan.
— Et... depuis combien de temps faisons-nous cela, Doro ? Cultiver les crocus et le safran ?
Il haussa les épaules.
— Depuis combien de temps les Polo sont-ils installés à Venise ? Cela a tenu au génie de quelques-uns de nos lointains ancêtres. Après l’époque romaine, le safran était devenu beaucoup trop onéreux à exploiter. Aucun paysan ne pouvait en cultiver assez pour que ce commerce fut rentable. Même les propriétaires de très vastes domaines n’avaient pas les moyens de rétribuer suffisamment de travailleurs pour assurer une récolte. Du coup, le safran tomba aux oubliettes. Jusqu’à ce que l’un des premiers Polo s’en souvienne et se rende compte que la moderne Venise possédait presque autant d’esclaves que n’en avait eu la Rome d’alors. Bien sûr, il nous faut aujourd’hui acheter nos esclaves, nous ne pouvons plus les capturer. Mais cueillir les étamines de crocus n’est pas un travail trop éprouvant. Point n’est besoin, pour ce faire, de coûteux et robustes esclaves mâles. La plus chétive des femmes, le plus malingre des enfants peut s’en charger ; même un gringalet ou un invalide le pourrait. C’est donc ce genre d’esclaves peu coûteux que rapporta ton ancêtre ; et la Compagnie Polo a continué, depuis, d’en acquérir de semblables. Des gens on ne peut plus hétéroclites, de toutes nations (Maures, Lezguiens d’Azerbaïdjan, Circassiens, Ruthènes ou même Arméniens), mais dont les couleurs de peau se sont fondues, pour ainsi dire, dans ce safran d’un rouge doré.
— Le fondement de notre fortune, répétai-je.
— Il achète tout ce que nous vendons, dit Isidoro. Car nous le vendons, bien sûr, et pour un bon prix, tant qu’il n’est pas déraisonnable. Comme aromate, teinture, parfum, médicament... Mais, à la base, il représente le capital de notre Compagnie, et c’est lui que nous échangeons contre toutes nos autres marchandises : le sel d’Ibiza, le cuir de Cordoue ou le blé de Sardaigne. Tout comme à Gênes la Maison Spinola possède le monopole du commerce du raisin, notre Compagnie Polo de Venise détient celui du safran.
Le dernier fils de la maison vénitienne des Polo remercia le vieux commis pour cette édifiante leçon de grand commerce et d’audace dans l’effort, avant, comme il en avait l’habitude, de repartir en flânerie pour partager l’indolente insouciance des enfants des bateaux.
Comme je l’ai dit, ces enfants avaient tendance à aller et venir. Ainsi, d’une semaine sur l’autre, la barge qui leur servait de dortoir hébergeait rarement la même équipe. Comme tous les adultes de la populace, ils rêvaient de trouver, quelque part, un pays de Cocagne qui leur permettrait de vivre dans le luxe sans travailler, au lieu d’endurer cette misère noire dans laquelle ils vivaient. Aussi arrivait-il qu’ayant entendu parler d’un endroit offrant de meilleures perspectives que le front de mer de Venise, ils embarquassent, en passagers clandestins, sur un navire en partance pour ce chimérique espoir. Certains rentraient quelque temps après, qu’ils n’aient point réussi à atteindre leur destination ou qu’ils s’en soient désillusionnés. D’autres ne revenaient pas du tout, parce que (bien qu’on ne le sût jamais vraiment) leur bateau avait sombré et ils s’étaient noyés, ou ils avaient été appréhendés avant d’être jetés à l’orphelinat. À moins qu’ils n’aient effectivement fini par trouver il paese di Cuccagna et n’y soient demeurés...
Mais Ubaldo et Doris restèrent d’inamovibles piliers, et ce fut d’eux que j’acquis la plus grande partie de mon éducation en matière de langage des basses classes. On ne cherchait pas à m’en bourrer le crâne, comme ce cher frère Evariste avec ses écoliers pour les conjugaisons latines. Là, c’est plutôt à ma demande que, par fragments, le frère et la sœur me prodiguaient cet apprentissage. Chaque fois qu’Ubaldo m’accusait de retard mental ou se moquait d’une perplexité de ma part, je savais qu’il me manquait une petite miette de savoir, et Doris y suppléait gentiment.
Un jour, je m’en souviens, Ubaldo déclara qu’il s’en allait vers le quartier ouest de la ville et qu’il allait emprunter, pour ce faire, le « bac des chiens ». N’ayant jamais entendu parler de ce mystère, je l’accompagnai dans l’espoir de le percer à jour. Nous traversâmes pourtant le Grand Canal par le pont du Rialto de la façon la plus ordinaire qui fût, et je dus avoir l’air tellement désappointé ou mystifié qu’il se gaussa en disant :
— Ma parole, mais tu es plus ignorant qu’une pierre angulaire !
Ce fut Doris qui m’expliqua :
— Il n’y a qu’une façon, en venant de l’est, de gagner l’ouest de la ville, n’est-ce pas ? C’est de traverser le Grand Canal. Vu qu’ils chassent les rats, les chats sont tolérés sur les bateaux ; mais les chiens, eux, ne le sont pas. Comme ils ne peuvent franchir le canal que par le pont du Rialto, c’est donc le bac des chiens, tu percutes ?
C’était plus facile pour certaines expressions de leur jargon des rues, que je parvenais à traduire sans aide. Ils désignaient un prêtre ou un moine du nom de rigioso, ce qui pourrait se traduire par « bêta », mais je compris vite, en fait, qu’ils contractaient tout simplement le mot religioso. Lorsque l’été, par très beau temps, ils annonçaient qu’ils quittaient le chaland de remorquage pour la Locanda de la Stela, je savais qu’ils ne s’offriraient pas un séjour dans un hôtel quatre étoiles ; ils voulaient juste dire qu’ils passeraient la nuit à la belle étoile. Lorsqu’ils parlaient d’une personne du sexe féminin comme d’une largazza, c’était par jeu de mots avec le terme ordinaire de ragazza, mais avec ce sous-entendu grivois que son ouverture intime était ample, voire caverneuse. En réalité, la majeure partie du langage des gens des bateaux (tout comme leurs conversations et leurs centres d’intérêt) tournait autour de ces sujets indélicats. J’absorbai une grande quantité d’informations, mais parfois, il me faut bien l’admettre, j’en ressortais plus embrouillé qu’éclairé.
Tante Julia et frère Evariste m’avaient enseigné qu’il convenait de désigner les parties intimes (si tant est que j’aie à m’y référer) par le vergogne, autrement dit « les parties honteuses ». Sur les docks, j’entendis bien d’autres termes. Le mot coquin pour l’appareil génital masculin était assez clair, et candelòto, qui veut dire « solide chandelle », me paraissait apte à désigner un sexe en érection ; de même, que fava désignât l’extrémité protubérante de cet organe qui ressemble en effet à un gros haricot ou à une fève me paraissait couler de source. Que l’on qualifiât de capela le prépuce me semblait également logique, cette enveloppe de peau entourant la fava à la façon d’un vestiaire ou d’une petite chapelle. Mais un mystère subsistait dans mon esprit concernant le mot lumaghèta, qui évoquait les parties intimes féminines. J’avais compris qu’une femme n’avait rien d’autre là en bas qu’une ouverture, et le mot lumaghèta peut désigner soit un petit escargot, soit la minuscule molette avec laquelle le ménestrel règle les cordes de son luth.
Un jour qu’Ubaldo, Doris et moi étions en train de jouer sur les docks, un marchand de primeurs arriva en poussant sa charrette le long de l’esplanade, attirant à grands pas un essaim de femmes des bateaux désireuses de tripoter sa marchandise. Lorsque l’une d’elles se mit à caresser un grand concombre jaunâtre, grimaçant de toutes ses dents et murmurant d’un air entendu aux autres femmes qui gloussaient lascivement : « Il mescolòto ! » (« l’excitateur »), je n’eus aucun mal à saisir les implications de la situation. Mais là-dessus, deux souples jeunes gens s’approchèrent en flânant nonchalamment le long de l’esplanade, bras dessus bras dessous, avançant avec une certaine flexibilité dans la démarche, et l’une des femmes des bateaux ronchonna :
— Tiens ! Don Meta et Sior Mona.
Une autre regarda le plus fluet avec dédain et susurra :
— Celui-là doit avoir le conduit proprement déchiré, sous ses chausses.
Je n’avais aucune idée de ce dont elles pouvaient bien parler, et l’explication de Doris ne m’en apprit guère plus :
— Ces deux jeunes gens sont des hommes qui font ensemble ce qu’un véritable homme ne ferait qu’à une femme.
Et justement... c’est bien là qu’il y avait comme une faille dans ma compréhension. Je n’avais aucune idée bien précise de ce qu’un homme pouvait faire à une femme.
Vous savez, je n’étais pas, en matière de sexe, plongé dans l’ignorance la plus noire ; pas plus en tout cas qu’un autre enfant issu des classes aisées de Venise, ni même, je crois, que tout autre jeune Européen de notre condition. Peut-être n’en gardons-nous pas un souvenir très net, mais nous avons tous été très tôt initiés au sexe, que ce soit par notre mère, notre nourrice ou par les deux.
Il semble bien que, de tout temps, mères et nourrices aient su que le meilleur moyen de calmer un bébé agité ou de le plonger rapidement dans le sommeil était de pratiquer sur lui l’acte de masturbation. J’ai observé plus d’une maman exercer cette caresse sur un enfant, dont le sexe était si minuscule qu’elle pouvait à peine le manipuler du pouce et d’un doigt. Malgré tout, l’organe miniature s’érigeait et grossissait, dans des proportions plus réduites, bien sûr, que celui d’un homme adulte. Au fil de la caresse féminine, le nourrisson commençait à frissonner, puis à sourire, et finissait par se tortiller avec volupté. Il ne produisait évidemment aucun jet, mais nul doute qu’il se délectait d’un moment d’extase équivalent à un petit orgasme, où son plaisir se libérait comme lors d’une éjaculation. Après quoi son organe, soulagé, reprenait progressivement ses menues proportions, et l’enfant ne tardait pas à plonger dans un sommeil profond et apaisé.
Ma mère dut sans doute procéder de la sorte avec moi, et je pense qu’il s’agit là d’une bonne mesure. Cette manipulation précoce, en plus d’être un excellent moyen de calmer le bébé, favorise à l’évidence le développement de cette partie de son corps. Les mères refusent, en Orient, de s’adonner à cette pratique, et cette triste évidence apparaît clairement dès que leurs fils ont grandi. J’ai vu beaucoup d’Orientaux dévêtus, et presque tous ont un organe viril piteusement réduit, en comparaison du mien.
Bien que cet usage cesse progressivement dès que l’enfant approche le cap des deux ans (âge où, sevré du lait maternel, il passe au vin), il n’en subsiste pas moins, dans l’esprit de chaque enfant, un souvenir diffus. L’adolescent découvrant à la puberté l’intérêt que lui procure son sexe n’en éprouve alors ni perplexité, ni crainte particulière. S’il s’éveille en pleine nuit en érection, il se caresse alors le sexe de la main, sachant parfaitement ce qu’il fait et ce qu’il veut.
— Une toilette à l’éponge froide ! clamait frère Evariste aux jeunes garçons que nous étions, à l’école. Elle tuera dans l’œuf l’excitation de l’érection et vous évitera la honte d’une pollution nocturne.
Nous l’écoutions religieusement, mais, une fois rentrés chez nous, nous nous empressions de rire de lui. Peut-être arrivait-il aux frères ou aux prêtres d’être ainsi surpris par une éjaculation inopinée et de ressentir, de ce fait, une gêne ou une culpabilité à la seule évocation de ce sujet. Mais ce n’était le cas d’aucun garçon sain de mon âge, et nous préférions de loin à la douche froide la chaude caresse de notre main, qui procurait à notre candelòto le plaisir ressenti tout bébé de la main maternelle. Quoi qu’il en soit, Ubaldo se gaussa ouvertement de moi lorsqu’il apprit que mon expérience sexuelle se cantonnait à la seule pratique de ces jeux nocturnes.
— Quoi ? Tu en es encore à te rebeller contre la mise en garde des prêtres ? railla-t-il. Ne me dis pas que tu ne t’es jamais fait une fille, quand même ?
Toujours aussi décontenancé, je répétai, interrogatif :
— La mise en garde des prêtres ?
— Cinq contre un qu’il n’a jamais essayé, lança Doris, sans l’ombre d’une gêne. Elle ajouta à mon intention : Il faudrait que tu te trouves une initiatrice, tu vois ? Je veux dire, une copine complaisante.
Je réfléchis un instant à cette suggestion et répondis :
— Je ne connais aucune fille à qui demander cela. A part toi, et tu es trop jeune.
Elle leva le menton de mépris et jeta, agacée :
— Je n’ai peut-être pas encore de poils sur mon abricot, mais j’ai douze ans, et c’est l’âge minimum pour le mariage !
— Je n’ai pas l’intention de me marier, protestai-je. Seulement de...
— Oh, non ! m’interrompit Ubaldo. Sûrement pas, alors. Ma sœur est une fille bien.
Vous pourriez évidemment sourire à l’idée qu’une jeune fille capable de s’exprimer comme il lui arrivait de le faire puisse être une fille « bien ». Mais, voyez-vous, il y a là un point commun évident entre notre classe favorisée et celle du bas de l’échelle sociale, dans le respect quasi sacré que l’on voue à la virginité féminine. Que ce soit chez les illustrissimes ou dans les classes les plus populaires, elle est davantage prisée que toutes les autres qualités existantes : beauté, charme, douceur, modestie et tutti quanti. Quelle que soit leur réputation, qu’elles aient un physique ingrat ou soient malveillantes, disgracieuses, voire négligées de leur personne, tout cela importe peu, à condition qu’elles aient conservé intact ce rempart délicat de la féminité qu’est l’hymen. À cet égard, au moins, les plus primitives et les plus barbares tribus d’Orient nous sont supérieures, en ce sens qu’elles valorisent chez la femme d’autres qualités que la conservation de la bonde de leur conduit intime.
Dans notre classe sociale élevée, la virginité n’est pas seulement affaire de vertu : elle a également une fonction commerciale primordiale, dans la mesure où une fille à marier s’évalue du même œil calculateur qu’une esclave au marché. Comme un tonnelet de vin, une fille ou une esclave a plus de valeur si son sceau est intact et que l’on peut démontrer qu’elle n’a pas été « ouverte ». On y négocie en fait les filles à marier dans l’optique exclusive de l’avantage commercial ou de la promotion sociale dont on pourrait bénéficier. Mais, un peu stupidement, les classes populaires pensent que les privilégiés vouent à la virginité un respect d’ordre moral et s’ingénient à vouloir les imiter. Elles sont aussi très influencées par la menace des foudres de l’Église, qui exige la préservation de la virginité comme preuve de la vertu, tels les bons chrétiens qui, durant le carême, sont censés ne pas consommer de viande.
Mais même à cette époque lointaine où j’étais encore enfant, je me demandais à juste raison combien de filles, sans considération de leur classe sociale d’origine, étaient réellement restées, au regard de ces préceptes sociaux, des filles « bien ». Dès que je fus assez âgé pour avoir moi aussi un duvet annonciateur des premiers « poils sur mon abricot », je dus prêter une oreille attentive aux discours de frère Evariste et de tante Julia sur les dangers physiques et moraux qu’il y avait à se commettre avec de mauvaises filles. J’écoutai avec le plus grand soin leurs descriptions de ces viles créatures, ainsi que leurs avertissements et autres invectives à leur égard. Je voulais être sûr de reconnaître n’importe quelle mauvaise fille au premier coup d’œil, car j’espérais de tout mon cœur en rencontrer une bientôt. Cela semblait du reste assez probable, parce que le principal enseignement que je retins de ces discours, c’est que le nombre de mauvaises filles devait être largement supérieur à celui des filles bien.
Une autre preuve venait renforcer cette impression. Venise n’est pas une ville très pointilleuse sur la propreté, parce que rien ne la force à l’être. Tous ses détritus vont droit dans les canaux. Les déchets de la rue, les restes alimentaires, les eaux usées de nos pots de chambre et autres saletés issues des toilettes, tout est déversé dans le canal le plus proche et rapidement évacué par le flot. La marée qui survient deux fois par jour déferle dans les moindres venelles aquatiques, remontant ainsi tout ce qui peut avoir été jeté dans le fond du canal ou s’être plus ou moins incrusté le long des murs. Le reflux draine ensuite le tout vers le large à travers la lagune, au-delà du Lido et jusqu’à la pleine mer. Ceci suffit à nettoyer la cité et à lui garantir une odeur agréable, mais certains pêcheurs font parfois des prises saumâtres. On ne compte plus les fois où, accroché à leur hameçon ou échoué dans leur filet, ils découvrent, scintillant d’un bleu pâle mêlé de pourpre, le cadavre d’un nouveau-né abandonné aux flots. Venise est l’une des trois cités les plus peuplées d’Europe, la moitié de ses habitants sont des femmes, et une sur deux est en âge de procréer. Or le niveau annuel de « pêches » de nourrissons ainsi mis au rebut tendrait à indiquer que les Vénitiennes « bien » ne sont pas légion.
— Il y aurait bien la sœur de Daniele, Margarita, dit Ubaldo, qui n’était pas là en train de recenser les filles bien, mais plutôt de parler du contraire.
Il tentait de dénombrer les femelles de notre connaissance susceptibles de me faire connaître ce contre quoi les prêtres m’avaient mis en garde, afin de parfaire mon éducation virile.
— Elle ferait ça avec n’importe qui, pourvu qu’on lui refile un bagatìn[6].
— Margarita est une grosse truie, affirma Doris.
— C’est une grosse truie, en effet, confirmai-je.
— Qui êtes-vous donc, pour oser vous moquer ainsi des cochons ? répliqua Ubaldo. Ils ont un saint patron, figurez-vous. Saint Antoine adorait les cochons !
— Il n’aurait pas aimé Margarita, je peux te l’assurer, maintint fermement Doris.
Ubaldo revint à la charge :
— Remarquez, j’y pense, il y aurait bien la mère de Daniele. Elle le ferait et ne demanderait même rien en échange, je parie.
Doris et moi fîmes chorus, exprimant par des bruits divers toute la répulsion que nous inspirait cette idée. Puis elle dit :
— Il y a quelqu’un, en bas, qui nous fait signe.
Nous étions tous trois en train de paresser, cet après-midi-là, sur le toit d’une maison. C’est en effet l’une des occupations favorites des basses classes. La plupart des demeures vénitiennes n’ayant qu’un seul étage, toutes sont dotées d’un toit plat, et leurs occupants aiment venir y flâner et s’y prélasser tout en jouissant de la vue. De cette situation avantageuse, ils peuvent apercevoir les rues et les canaux au-dessous, la lagune et ses bateaux un peu plus loin, et les plus élégants édifices de Venise dominant le reste : dômes et flèches des églises, clochers ou façades sculptées des palais.
— C’est à moi qu’il fait signe, dis-je. C’est notre gondolier, qui revient de je ne sais où avec notre bateau. Je pourrais rentrer avec lui, en effet.
Il n’y avait aucune nécessité particulière pour moi de rentrer à la maison avant que le carillon du soir ait sonné le couvre-feu nocturne, ou coprifuoco, heure à laquelle les honnêtes citoyens qui ne sont pas rentrés chez eux sont censés se promener avec des lanternes prouvant qu’ils arpentent les rues pour des motifs avouables. Mais, à dire vrai, j’étais en cet instant angoissé à l’idée qu’Ubaldo insistât pour m’accoupler immédiatement à je ne sais quelle femme ou fille des bateaux. Non que cette aventure m’inspirât tant de craintes, même s’il s’agissait d’une souillon comme la mère de Daniele ; ce qui me gênait, c’était en fait davantage l’idée de me trouver ridicule, ne sachant au juste que faire avec elle.
De temps à autre, je m’efforçais de compenser mon attitude en général plutôt rude avec ce pauvre vieux Michel, aussi ce jour-là pris-je moi-même les rames pour rentrer chez nous, tandis qu’il prenait ses aises sous le dais de l’embarcation. Nous échangeâmes quelques phrases pendant le trajet, et il me déclara entre autres qu’il allait se faire bouillir un oignon dès qu’il arriverait.
— Pardon ? fis-je, incertain d’avoir bien entendu.
L’esclave noir m’expliqua qu’il souffrait de la plaie des conducteurs de gondoles. Comme sa profession nécessitait de passer la majeure partie de son temps assis sur le banc à la fois dur et humide de l’embarcation, il était souvent victime de saignements hémorroïdaires.
— Notre médecin de famille, précisa-t-il, a prescrit un traitement en douceur fort simple pour cette maladie. Vous faites bouillir un oignon jusqu’à ce qu’il soit tendre, vous vous en bouchez l’orifice en l’enfonçant bien là-dedans et vous fixez le tout d’une pièce de tissu serrée autour des reins. Vraiment, c’est très efficace. Si jamais vous étiez un jour atteint de ce mal vous aussi, messire Marco, essayez !
Je lui dis que je le ferais, bien entendu, et l’oubliai aussitôt. Lorsque j’accostai, je fus accueilli par tante Julia.
— Le bon frère Evariste est venu aujourd’hui et il était si en colère que son cher visage était cramoisi jusqu’à la tonsure.
Je fis remarquer que c’était chez lui chose courante. D’un ton de menace, elle reprit :
— Un marcolfo qui sèche les cours devrait avoir la langue un peu moins bien pendue ! Frère Evariste m’a dit, figure-toi, que tu avais encore escamoté l’école. Depuis plus d’une semaine, cette fois-ci. Or il se trouve que, demain, votre classe doit réciter je ne sais quoi devant le censeur de l’école ou je ne sais qui, et là, il n’est pas question que tu te dérobes. Le frère me l’a demandé, et, je te le certifie à mon tour, jeune homme : tu iras à l’école demain.
Je lui répondis d’un mot qui la fit suffoquer et partis d’un air indigné bouder dans ma chambre. Je refusai par la suite obstinément de descendre, même lorsqu’elle m’appela pour souper. Cela dit, lorsque le carillon du couvre-feu eut retenti, mes bonnes dispositions naturelles avaient repris le dessus. Je me dis en moi-même : « Aujourd’hui, lorsque je me suis comporté avec gentillesse vis-à-vis de Michel, ça lui a fait plaisir. Peut-être devrais-je aller prodiguer, prévenant, un petit mot d’excuse à ma vieille tante Julia. »
(Je m’aperçois que j’ai taxé de « vieux » presque tous ceux que j’ai connus dans ma jeunesse. C’est tout simplement ce qu’ils semblaient être, à mes yeux de jeune adolescent. En fait, peu l’étaient vraiment. Le commis de la compagnie, Isidoro, et le majordome Attilio avaient sans doute l’âge que j’ai actuellement. Mais frère Evariste et l’esclave Michel étaient plutôt entre deux âges. Julia, bien sûr, me semblait âgée parce qu’elle était à peu près de la même génération que ma mère et que cette dernière était morte, mais je suppose qu’en réalité elle devait avoir un ou deux ans de moins que Michel.)
Ce soir-là, quand je décidai d’aller lui présenter mes excuses, je n’attendis pas que tante Julia allât faire ses rondes d’avant coucher à travers la maison. Je me dirigeai droit vers sa petite chambre et, après avoir frappé d’un coup sec à la porte, entrai sans y avoir été invité. J’avais sans doute toujours pensé que les domestiques ne faisaient rien de particulier le soir, si ce n’est dormir pour recouvrer la forme nécessaire à l’accomplissement de leurs tâches du lendemain. Mais ce qui se passait ce soir-là dans cette chambre n’était pas du repos. C’était une chose à la fois affligeante et ridicule, assez ahurissante pour moi, mais somme toute plutôt éducative.
Face à moi, sur le lit, une paire de fesses immenses bondissait de haut en bas. C’étaient des fesses clairement reconnaissables, de la couleur à la fois noire et pourpre que peuvent avoir les aubergines, et plus nettement identifiables encore du fait de la pièce de tissu qui les ceignait, enserrant un gros oignon jaune pâle niché dans la fente qui les séparait. À mon entrée soudaine, il y eut un gloussement rauque de stupéfaction, et les fesses se réfugièrent dans une zone plus sombre que celle éclairée par la chandelle. Ce qui eut pour effet de révéler sur le lit la présence d’un corps contrastant de blancheur : celui, entièrement nu, de Julia, mollement étendue sur le dos, les jambes complètement écartées. Je n’avais vu ma nounou qu’en robe de ces tapageuses couleurs slaves dont elle était coutumière, à plusieurs épaisseurs et longue à raser le sol. Son épais visage de Slave était si banal que je ne m’étais jamais imaginé une seconde à quoi pouvait bien ressembler son corps tout aussi épais, une fois privé de vêtements. Mais je pris avidement note de ce qui se trouvait si impudiquement étalé là, et un détail sautait aux yeux de façon si évidente que je ne pus m’empêcher d’émettre étourdiment ce commentaire :
— Tante Julia, tu as un grain de beauté rouge sur la...
Ses jambes charnues se refermèrent en claquant, et elle ouvrit les yeux aussi grand qu’il était possible. Elle voulut attraper précipitamment les couvertures, mais Michel les avait emportées avec lui dans son saut, aussi se rabattit-elle sur le couvre-lit. Un moment de consternation passablement crispé s’écoula, durant lequel tous deux tâtonnaient pour essayer de s’emmitoufler de leur mieux. Il fut suivi d’un moment d’embarras pétrifié à peu près aussi long, au cours duquel je fixai froidement quatre prunelles presque aussi exorbitées et lumineuses que l’avait été l’oignon. Je me félicitai d’être le premier à reprendre contenance. Je souris doucement à ma nounou et lui adressai non pas les mots d’excuse que j’étais venu lui exprimer, mais ceux d’un fieffé coquin qui profitait outrageusement de la situation. Avec une perfide assurance et un air suffisant, je me contentai de lui articuler nettement ces mots :
— Je n’irai pas à l’école demain, tante Julia.
Et je sortis de la chambre en refermant la porte.